CBC Cross Country Checkup
June 22, 2022
"What is your reaction to Ottawa's decision to recognize same-sex marriage?"


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Le mariage et les unions homosexuelles
ROME EST-ELLE ALLÉE TROP LOIN?

Par Claude Ryan

À entendre certains censeurs, le pape Jean-Paul II, en autorisant la diffusion d'un document de la Congrégation pour la doctrine de la foi sur la légalisation des unions homosexuelles, aurait tenté d'imposer sa suprématie sur l'organisation de la société civile. Il aurait ainsi contrevenu à la séparation des pouvoirs entre la religion et l'État et porté atteinte à la démocratie. Je ne partage pas ce jugement. Tout en estimant que le document romain n'est pas à l'abri de toute critique, je suis plutôt d'avis que Rome a exercé un droit incontestable en intervenant dans le débat sur l'avenir des unions homosexuelles et du mariage.

En ce qui touche le fond du débat, j'affiche tout de suite mes couleurs. Pour des motifs autant séculiers que religieux, et en m'appuyant sur une assez longue expérience de la vie, je souscris pleinement à l'enseignement séculaire de l'Église selon lequel la vie sexuelle doit se déployer suivant un ordre naturel dont la complémentarité des sexes et l'orientation de l'activité sexuelle vers le service de la vie sont des éléments essentiels. La famille formée d'un père, d'une mère unis dans le mariage et de leurs enfants, fournit de manière générale le plus propice à l'épanouissement des conjoints, à la perpétuation de l'espèce et à la formation des futurs citoyens. Elle est considérée, pour cette raison, comme le fondement le plus solide de la vie en société. J'en conclus que la société a non seulement le droit mais le devoir de privilégier son épanouissement affirmant le caractère distinct du mariage.

Nonobstant les nombreux changements sociaux et culturels survenus au cours des dernières décennies, le mariage demeure heureusement par une forte marge le mode d'union préféré des Canadiens. De nouvelles formes de cohabitation ont toutefois fait leur apparition. À des degrés divers, ces nouveaux modes de vie possèdent avec le mariage des points de ressemblance, parfois même des traits communs, que le législateur ne doit pas ignorer. Les personnes qui les composent sont en outre des citoyens investis de droits qui ne sauraient leur être niés. La plupart de ces unions hors-mariage, sinon toutes, sont toutefois dépourvues de l'un ou l'autre des traits caractéristiques du mariage. Aux unions de fait, il manque l'engagement public et officiel qui contribue fortement, même s'il ne l'assure pas toujours, à la stabilité des couples mariés. Aux unions homosexuelles, il manque la complémentarité entre les deux sexes qui est l'un des traits plus fondamentaux de la nature humaine.

Si j'étais membre du Parlement, je voterais contre le projet de loi mis de l'avant par le gouvernement Chrétien. En effet, sous prétexte d'une égalité qui demeurerait à bien des égards irréelle, ce projet ignore ou minimise des différences qui relèvent de l'observation le plus courante et qui revêtent une importance majeure pour la vitalité de la société. Il cherche l'uniformité tandis que les réalités qu'il prétend regrouper sous une même définition sont manifestement différentes. Que le législateur s'emploie à éliminer toute discrimination réelle et observable à l'endroit des personnes engagées dans des unions homosexuelles, cela est juste et souhaitable. Qu'on veuille par contre laisser croire que l'élimination de toute distinction juridique entre le mariage et l'union homosexuelle sera moralement et socialement inoffensive, cela est plus difficilement admissible. Le mariage et l'union homosexuelle sont deux réalités différentes. Qu'on donne à chacune un nom, une définition et un statut répondant à ce qu'elles sont.

Le débat en cours ne porte pas sur l'emplacement d'un pont ou le tracé sur route mais sur un sujet chargé d'incidences morales. Précisément pour cette raison, il est normal et souhaitable que les familles religieuses s'y engagent et que chacune fasse appel à ses membres pour diffuser et défendre ses vues.

Au nom d'une saine distinction entre l'ordre temporel et l'ordre spirituel, les rôles respectifs des chefs politiques et des chefs religieux doivent être nettement délimités, de manière qu'aucun n'exerce de régence indue sur l'autre dans les domaines qui ne relèvent pas de sa compétence. Mais cette règle vaut pour l'aménagement des institutions et la gouverne concrète des sociétés. Elle ne saurait, sans grand danger pour la liberté de religion et les autres libertés, être étendue à la libre discussion des affaires publiques.

Les groupes religieux sont en effet des personnes morales légitimes au sein de la cité. Il leur est loisible d'intervenir dans les débats de caractère public chaque fois qu'ils le jugent opportun, suivant des règles définies par eux-mêmes. Le droit des groupes religieux d'appartenir à une famille spirituelle plus large que la nation ou le pays, telle l'Église catholique, est également reconnu comme un corollaire nécessaire de la liberté de religion. Les seuls régimes opposés à cette liberté plus large sont les régimes totalitaires, lesquels ont une préférence bien connue pour des églises coupées de toute direction supranationale.

À la lumière de ces considérations, je vois mal où réside, dans la récente intervention de Rome, l'entorse au principe de la séparation entre l'Église et l'État. L'Église avait le droit strict de parler, elle a émis des propos surtout moraux ayant un lien incontestable avec sa mission et ce qu'elle a dit est conforme à son enseignement le plus traditionnel. En quoi aurait-elle agi à l'encontre de la démocratie et de la séparation entre l'Église et l'État? Le danger vient davantage dans ce cas des accusateurs que de l'accusé. Certains accusateurs feraient de redoutables censeurs si jamais le pouvoir de baliser le droit de parole de l'Église devait leur être attribué.

Aux catholiques engagés dans la politique, le document romain rappelle que si, dans la gouverne des sociétés, une saine distinction doit être respectée entre les choses qui relèvent de César et celles qui relèvent de Dieu, cela ne saurait justifier la séparation que trop de catholiques engagés dans la vie politique laissent souvent s'installer entre leurs croyances religieuses et leurs actes concrets au plan politique. Surtout au Canada, le milieu politique est un milieu où l'on évite le plus souvent de parler de religion ou de morale. À la lumière de maintes expériences passées, cette réticence se comprend. L'appel mal avisé aux valeurs religieuses cause en effet plus de tort que de bien. Poussée à l'extrême, pareille réserve risque toutefois d'entraîner l'absence de toute note morale et spirituelle significative dans le discours politique.

Dans ces conditions, on peut difficilement trouver illégitime que les chefs religieux s'adressent aux politiciens catholiques pour les exhorter à prendre clairement position dans des débats où des valeurs morales fondamentales sont engagées. Une prise de conscience plus grande par les politiciens catholiques du devoir qui leur incombe de ne pas privatiser à l'extrême leurs convictions religieuses au point de les rendre inopérantes, contribuerait à rehausser, non à rabaisser, la dignité du discours politique. Elle irait en outre dans le sens d'un courant contemporain qui incline les familles religieuses à cultiver l'affirmation plus explicite de leurs valeurs propres dans les débats publics.

Certains ont compris que le document romain intimait aux politiciens catholiques l'ordre formel de voter dans un sens dicté par l'autorité religieuse. Telle n'est pas ma lecture du texte. Si Rome avait voulu donner un ordre au sens propre du terme, celui-ci eut logiquement été assorti de sanctions appropriées, telle une menace d'excommunication. Or, il n'y a rien de tel dans le texte publié ces jours derniers. Le texte est rédigé en des termes forts qui donnent à penser qu'il s'agit d'un ordre. Il doit plutôt être interprété comme un appel pressant à la conscience des politiciens catholiques. Cette exhortation est en outre accompagnée du rappel d'un paragraphe d'une encyclique antérieure dans ( Evangelium Vitae) dans lequel Jean-Paul II reconnaissait que la responsabilité de la décision en pareille matière incombe en dernière analyse au politicien et que celui-ci, à condition d'avoir clairement établi sa position sur le fond, doit pouvoir au moment de la décision favoriser, suivant son bon jugement, la solution qui lui semble devoir causer le moins de mal.

Une Église qui parle m'apparaît plus présente à sa mission qu'une Église qui se tait. En outre, la démocratie bien comprise n'a rien à craindre d'une Église qui intervient dans les débats publics, vu qu'elle le fait toujours avec calme, dignité et sans violence. Dans un monde pluraliste, une Église qui parle doit en retour accepter d'être discutée, voire contestée.

Parmi les critiques adressées au document romain, certaines se distinguent par un irrespect évident, une outrecuidance insupportable et une vulgarité de vaudeville. Il ne m'apparaît pas utile de m'y arrêter. Par contre, les critiques formulées de manière civilisée doivent être accueillies dans un esprit de dialogue. Parmi ces dernières, une en particulier s'impose à l'attention.

On reproche non sans raison au document romain de s'appuyer une problématique étroite et rigide qui passe à côté des vrais problèmes vécus par les personnes et les couples. On lui reproche aussi d'emprunter un ton autoritaire et négatif donnant l‘impression que l'Église veut surtout partir en guerre contre les homosexuels et imposer ses vues dans les parlements. Tout catholique sérieux sait que telle ne peut pas être la vraie intention d'une Église qui se réclame d'une mission spirituelle et de la charité du Christ. L'impression a néanmoins été créée que l'Église ouvrait une croisade contre les homosexuels. Cette impression aurait pu être évitée si la publication du document avait été précédée de consultations sérieuses auprès de milieux variés dans divers pays. Elle devra être corrigée par la recherche d'une meilleure compréhension des conditions concrètes dans lesquelles se déploie de nos jours la vie sexuelle.

Ce que l'Église peut offrir de meilleur à un monde qui baigne dans une culture imprégnée de sexualité, c'est bien davantage que le rappel de certaines règles. C'est une vision rajeunie de la sexualité où un trop grand nombre de questions demeurées dans le placard, notamment celles relatives à la moralité conjugale, seraient être examinées dans un esprit d'accueil et de sympathie, où la doctrine trouverait sa juste place mais où la vision d'ensemble serait enrichie et nuancée par l'apport des disciplines scientifiques et l'écoute de l'expérience vécue par les personnes et les couples. D'une telle approche, pourraient émaner au sein même de l'Église une approche moins crispée des questions reliées à la sexualité, et chez les observateurs extérieurs une plus grande disposition à écouter avec attention et respect ce que l'Église a à dire sur ce sujet.

Le 6 août 2003

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